15 juillet 2009

Bernard-Marie Koltès (1948-1989)


Photo : Elsa Ruiz

A propos de ces trois milliards d’êtres humains, dont on fait une montagne : j’ai calculé, moi, qu’en les logeant tous dans des maisons de quarante étages - dont l’architecture resterait à définir, mais quarante étages et pas un de plus, cela ne fait même pas la tour Montparnasse, monsieur -, dans des appartements de surface moyenne, mes calculs sont raisonnables ; que ces maisons constituent une ville, je dis bien : une seule, dont les rues auraient dix mètres de large, ce qui est tout à fait correct. Eh bien, cette ville, monsieur, couvrirait la moitié de la France ; pas un kilomètre carré de plus. Tout le reste serait libre, complètement libre. Vous pourrez vérifier les calculs, je les ai faits et refaits, ils sont absolument exacts. Vous trouvez mon projet stupide ? Il ne resterait plus qu’à choisir l’emplacement de cette ville unique ; et le problème serait réglé. Plus de conflits, plus de pays riche, plus de pays pauvre, tout le monde à la même enseigne, et les réserves pour tout le monde.

Combat de nègre et de chiens, éditions de Minuit, 1989.


BM Koltès, une relecture, France Culture, Une vie, une œuvre, 11 juillet 2009

Par Matthieu Garrigou-Lagrange, Daniel Finot et Pierre Willer. Recherches Ina : Sophie Bober et Anne-Lore Veil.

Quelques mois avant sa mort en 1989, Bernard Marie Koltès accordait un entretien à Lucien Attoun, sur l’antenne de France Culture. Il s’y confiait comme jamais auparavant, racontait sa famille, sa haine de l’arrogance occidentale et affirmait la solitude intrinsèque de l’être humain.
Vingt ans après, c’est également avec Lucien Attoun que nous avons voulu revenir sur la vie et l’œuvre de Koltès, en réécoutant avec lui certains passages de cette fameuse interview. D’autres, qui l’ont connu ou qui ont réfléchi sur son œuvre seront également autour de la table, comme la journaliste et biographe Brigitte Salino ou encore Yves Ferry et Moïse Tourré, comédiens et metteurs en scène.
Ensemble, nous essayerons de raconter la manière dont Koltès est entré dans le monde du théâtre et la marque qu’il y a laissée. Nous parlerons de sa fascination pour les bas-fonds des grandes villes mais aussi pour l’Afrique, les noirs, les immigrés, les marginaux, tout ceux qui ne sont pas « à leur place ici ». Nous essayerons également de raconter son théâtre, d’en cerner les grandes lignes, les thèmes, les obsessions, les évolutions au cours du temps. Et puis simplement nous parlerons de lui, pour rendre hommage à l’un des plus grands auteurs de théâtre français de la seconde partie du XXe siècle.

Invités
Lucien Attoun : directeur du Théâtre Ouvert, ancien producteur à France Culture. A découvert ses pièces et produit des entretiens avec BM Koltès dès 1972 (présentation de L'Héritage pour le Nouveau Répertoire Dramatique de France Culture).
Brigitte Salino : journaliste et critique de théâtre au Monde, auteur d'une biographie à paraître chez Stock à la rentrée.
Moïse Touré : metteur en scène et directeur artistique de la compagnie Les Inachevés. Crée des ateliers où mixe le théâtre de Koltès à la langue du Burkina Fasso, du Bénin, du Mali, de Haïti et du Japon. Responsable d'un Fonds Koltès à l'Ecole Internationale du Théâtre de Cotonou.
Yves Ferry : acteur et metteur en scène. Inscrit au TNS avec Koltès dans les années 70. A inspiré La Nuit juste avant les forêts, joué pour la première fois dans le Off d'Avignon en 1977.

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Bernard-Marie Koltès, retour à Babylone, France Culture, Surpris par la nuit, 03/04/2009


Par Yan Ciret. Réalisation : Pasacle Rayet.

Un dramaturge tel que Bernard-Marie Koltès ne laisse pas, uniquement, une œuvre théâtrale, il continue de nous ouvrir une pensée de l’altérité radicale. La « figure de l’étranger » qu’il place au centre de ses écrits, de manière anthropologique autant que dramatique, dévie les règles de la scène classique. Ce n’est pas un simple défi à la représentation, mais la description éthique, d’un monde dont la globalisation a engendré conflits et luttes, « chocs » des destins pris dans les mouvements de l’histoire du Nord et du Sud.
Privilégiant le « noir » ou plutôt les « blacks », le « chant des Arabes entre eux », c’est-à-dire le Coran, l’immigré, le réfugié ou le déplacé par l’exil, Bernard-Marie Koltès regarde notre univers occidental, depuis son envers, sa part maudite. Vingt ans après sa disparition, presque jour pour jour, le chaos des fractures des identités différentes n’a fait que s’accroître. Hervé Guibert lui demanda, dans une interview au journal Le Monde, s’il n’avait pas substitué « la lutte des races à la lutte des classes ». La religion catholique, la formation jésuite, n’expliquent pas à elles seules la spiritualité mystique qui s’est révélée, en pleine lumière, depuis la parution de ses premières pièces, après sa mort.
Et jusqu’à sa correspondance, Lettres, et un scénario inédit, Nickel Stuff, que publient aujourd’hui les éditions de Minuit. L’écrivain superpose à l’hypothèse christique, l’hypothèse communiste au sens messianique et évangélique. Ce versant inaperçu durant la première période de sa « gloire théâtrale », dans les années quatre-vingt, vient nous rappeler qu’il conçut l’écriture comme une mission, un sacerdoce, une vocation au don suprême, à la manière de son maître Dostoïevski ou du Journal du cinéaste Andreï Tarkovski. Influencé par Melville, Conrad, Lowry, et surtout Faulkner, il rêva d’un « Adam noir », d’une autre fondation du monde, par un renversement qui lui fit aller le plus loin possible, aux limites de sa propre identité française. Comme Rimbaud qui se fit appeler « Abdel Rimb » en Abyssinie, ou T.E. Lawrence dont il admirait les Sept piliers de la Sagesse et le transfuge britannique devenu Arabe : Bernard-Marie Koltès se donna aussi pour nom « Cheick Abdallah K. »
Amateur passionné de stars du Tiers-Monde, Bob Marley, Burning Spear, Bruce Lee, Mohamed Ali, et d’écrivains d’ailleurs à l’instar de Mario Vargas Llosa ou James Baldwin ; mais aussi lecteur fanatique de Proust ou de la Bible. Il fut un auteur de films, qu’il tourna comme La Nuit perdue ou qu’il laissa inachevés, ainsi un projet avec la cinéaste Claire Denis, tout comme il a été ce lecteur matérialiste de saint Jean de la Croix et spiritualiste de Marx. Celui qui a fait des vaincus et des damnés de notre monde des héros dignes d’Homère ou de Shakespeare, de la malédiction de Babylone, la ville maudite des exclus, une terre d’élection. Voyages, Afrique, mythes indiens quechua, langues perdues des citées englouties, expériences indicibles qu’il ramena vers le théâtre, tout ceci traversa une vie courte, fulgurante, et d’une « irradiante gaîté». Depuis ce 15 avril 1989, date de sa disparition, emporté par le sida, Bernard-Marie Koltès ne cesse de nous voir, comme au jour du jugement dernier - qui terminait sa pièce Quai Ouest dans les hangars portuaires insalubres de New York -, pour une nouvelle Genèse, avec ce sourire d’Archange à la violence d’une intraitable douceur.

Avec : François Regnault, Thierry de Peretti, Georges Lavaudant, François Koltès, Simon Njami, Nicolas Klotz, Hammou Graïa, Tanguy Viel, et Edouard Glissant (sous réserve), Claire Denis (sous réserve).
Avec les voix de William Faulkner, Mario Vargas Llosa, James Baldwin, Mohamed Ali, Claude Stratz et Bernard-Marie Koltès.
Lectures par Stanislas Nordey, Bruno Boëglin, Patrice Chéreau, Hammou Graïa.
Soundtracks : Mali, Tikal (Guatemala), Nicaragua, New York, Managua et Mexico City.

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Babel Koltès : illuminations, carnets, correspondances, France Culture, émission spéciale, 10/07/2008

Inédits de Bernard-Marie Koltès, avec l’aimable autorisation de François Koltès, à paraître aux éditions de Minuit en 2009. [Parus depuis]. Choix des textes et présentation : Yan Ciret. Réalisation : Jacques Taroni. Lecture par Stanislas Nordey.

Depuis sa disparition, Bernard-Marie Koltès n’a cessé d’apparaître comme un classique du théâtre, mais tout aussi bien de la littérature dans son entier, faisant émerger un écrivain dépassant les catégories. On connaît, désormais, le romancier, le nouvelliste, l’auteur de textes courts, autobiographiques, réflexifs, donnant sa vision du monde ou du théâtre, de la politique au sens le plus large, avec une acuité vive, déroutante, comme s’il nous parlait de l’envers de notre univers. Rarement, un auteur aura, de même, connu si rapidement un changement de point de vue, réaffirmant ce statut classique, tout en voyant une part inconnue de son œuvre éditée.
Les pièces de « jeunesse », pour la plupart des réécritures de la Bible, Dostoïevski, Gogol, Shakespeare, Gorki ou Salinger, ont donné un autre éclairage sur les pièces de la « maturité ». Bientôt un scénario Nickel Stuff paraîtra, élargissant le champ de ses écritures théâtrales ou romanesques, puis un film « La nuit perdue », et enfin la correspondance Koltès, des centaines de pages, rédigées à sa famille, à ses amis, souvent de pays lointains, de lieux étrangers, dont on trouvera le reflet direct ou indirect, dans ses œuvres. 1948 fut l’année de sa naissance, à Metz. En 2008, Bernard-Marie Koltès aurait eu 60 ans. Mort en avril 1989 à Paris, cela fera vingt ans en 2009 qu’il s’est éteint, alors que de nouveaux textes inédits nous parviennent régulièrement, comme s’il n’avait cessé de nous écrire pour remonter le temps. -- Yan Ciret

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13 juillet 2009

Minetti | Thomas Bernhard, France Culture, Perspectives contemporaines, 24/09/2002



Traduit de l'allemand par Claude Porcell. Mise en scène : Claudia Stavisky.
Avec : Michel Bouquet (Minetti), Juliette Carré (une dame), Christian Taponard (le portier), Paul Predki (l'extra, l'amoureux de la jeune fille), Sara Martins (la jeune fille), Joyce Merkle (un personnage masqué, la vieille dame), Yvon Bernard (un nain), Michel Frémont (un personnage masqué, le vieux monsieur)
Une coproduction Célestins, théâtre de Lyon - Théâtre de la Ville, Paris - Maison de la Culture de Nevers. Enregistré au festival d'Avignon, théâtre municipal, le 17 juillet 2002. Réalisation : Pierre Viller.

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01 juillet 2009

Cycle Henry James | France Culture, Fictions : Drôles de drames, 7, 14, 21, 28 février 2009



Traduction et adaptation de Jean Pavans. Réalisation Etienne Vallès.

Ce cycle de quatre adaptations proposé par Jean Pavans illustre un des thèmes les plus caractéristiques de la période de la maturité de Henry James (1843-1916) : la position morale de l’écrivain dans la société. James était un témoin de son temps, la société qu’il observait était puritaine. Et pourtant, son traitement a quelque chose d’intemporel, et d’universel. Car ce qu’il met ici véritablement en scène, sous forme de petits drames d’époque, c’est la rivalité mortelle entre l’esprit et la matière, entre la littérature et la vie.
L’art narratif de James se fonde sur ce que lui-même appelait « le divin principe du scénario ». Ses personnages se définissent essentiellement dans leur rapport à une situation, et la situation même se définit essentiellement comme le rapport entre les personnages. Cela explique le naturel avec lequel ses fictions peuvent se transposer en textes dramaturgiques. Ce constat en tout cas a guidé la méthode de Jean Pavans : l’adaptateur, en retour, peut et doit se soumettre au « divin principe » de la narration jamesienne, sans y plaquer d’autres principes supposés plus théâtraux.


La Leçon du maître
Un romancier à succès, ici nommé Henry Vereker, s’acharne à dissuader un jeune écrivain prometteur, Paul Corvick, de se marier ; car, dit-il, tout artiste y perd son génie, à cause de la nécessité d’assurer du confort matériel à une épouse constitutivement incapable de comprendre son art. Troublé, Paul rompt avec la jeune fille qu’il aime, la ravissante Marian Francourt, sorte de froide exaltée, qu’épousera alors Vereker, sophiste feignant brillamment la sincérité pour manipuler un garçon sincère et doué.
Avec : Nicolas Vaude, Albert Delpy, Juliette Roudet, Igor de Savitch.

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La Réalité de Nona Vincent
Le paradoxe du succès artistique et public de nombreuses adaptations scéniques de fictions de Henry James, c’est que lui-même a échoué au théâtre, artistiquement et publiquement, avec le four retentissant de sa pièce Guy Domville (1895). La réalité de Nona Vincent (1892) est un reflet sentimental, poétique, et même fantastique, de son rêve de théâtre, et aussi de sa crainte des insuffisances de la scène pour l’épanouissement de ce rêve. Le jeune et talentueux Allan March a écrit une pièce, Nona Vincent, dont le personnage principal est, dit-il, inspiré par sa proche et fidèle amie richement mariée, Elizabeth Alsager, qu’il admire. Mais Violet Grey, jeune actrice chargée de jouer Nona, se révèle insuffisante. Elizabeth alors doit aller jusqu’au bout de son abnégation et de ses bienfaits de Muse. Elle infuse mystérieusement sa personnalité en Violet, qui, comprenant ainsi, comme par magie, « la réalité de Nona Vincent », peut, non seulement l’incarner, mais aussi épouser son auteur.
L’aventure d’Allan March pourrait être le prolongement de celle de Paul Corvick. Dans ce cas, il n’est pas exclu que Henry Vereker ait eu raison de le mettre en garde. Car il est à prévoir que son mariage avec Violet Grey lui dérobera l’inspiration que lui donnait sa tendre amitié avec Elizabeth Alsager.
Avec : Nicolas Vaude, Marie-France Pisier, Philippe Laudenbach, Aurélie Billetdoux.
N.B. En fin de fiction, le Sorrel Quartet interprète le String Quartet opus 83 en mi mineur paru chez Chandos record.

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L'Auteur de Beltraffio
Les œuvres les plus poignantes, et d’une certaine manière les plus intimes, du génie de Henry James sont sans doute celles qui impliquent des enfants livrés à la perversité des adultes, les plus fameuses étant L’Elève (1891), Ce que savait Maisie (1897), Le Tour d’écrou (1898). Conjuguant pour ainsi dire les thèmes de l’enfance sacrifiée et de la littérature qui tue, L’Auteur de Beltraffio (1884) est l’histoire de la mésentente d’un écrivain anglais esthète, Mark Ambient, avec son épouse Beatrice, puritaine qui condamne ses œuvres. Ils se disputent l’affection de Dolcino, leur ravissant petit garçon maladivement sensible, que cette douce et élégante Médée victorienne veut arracher à l’influence de son mari, au point même de le laisser mourir. Cela se déroule lors d’une visite d’un jeune admirateur américain de Mark, Tom, qui est malgré lui l’instigateur du drame : l’arme du crime infanticide dont est victime Dolcino étant, très énigmatiquement, le manuscrit du nouveau roman de Mark Ambient.
Henry Vereker est un médiocre romancier à succès en face d’un Paul Corvick suffisamment doué pour que son talent s’épanouisse dans la solitude. Allan March est doué lui aussi, mais son talent, pour se développer, a besoin de l’apport de gens qu’il séduit plus ou moins dans son propre intérêt. Mark Ambient, quoi qu’en pense sa femme, est un grand écrivain, sous le regard du sensible et sincère Tom.
Avec : Nicolas Vaude, Jean-Yves Berteloot, Julia Vaïdis-Bogard, Christiane Millet, Camille Garcia.

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Les Papiers d’Aspern
Aspern est un poète américain de génie, et son admirateur Morton est un publishing scoundrel, une « crapule littéraire » qui use de son charme douteux dans le but de publier à tout prix des papiers intimes de personnes vulnérables. Les Papiers d’Aspern (1888) est une des nouvelles les plus célèbres de Henry James. Un jeune critique fanatique et indélicat, Morton Vint (dont le nom n’est jamais prononcé), s’introduit, à Venise, dans l’intimité de la très vieille Juliana Bordereau, ancienne maîtresse du poète disparu Jeffrey Aspern, qui posséde, croit-il, de précieuses lettres d’amour de son glorieux amant. Pour tâcher d’obtenir ce qu’il convoite, le moyen qu’il emploie est de faire la cour à Tita, nièce de Juliana, vieille fille éteinte et tyrannisée, qui, révélée à elle-même par cette manipulation, devient à son tour à la fois la victime et l’agente du drame.
Avec : Nicolas Vaude, Véronique Silver, Isabelle Sadoyan.

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19 juin 2009

Voix off | Denis Podalydès, France Culture, Théâtre et Cie, 7 juin 2009



Voix off, de et par Denis Podalydès (sociétaire de la Comédie-Française). Publié dans la collection « Traits et portraits » au Mercure de France, collection dirigée par Colette Fellous. Enregistré en public le lundi 9 mars 2008, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris. Archives de l’INA et de la Comédie Française. Remerciements à Bernard Vallery pour le montage des archives. Réalisation : Blandine Masson assistée de Marie Casanova.

En 2008, Collette Fellous, publiait dans sa collection « Traits et portraits », au Mercure de France, un livre écrit par Denis Podalydès, Voix off. Ce livre reçut le Prix Femina 2008 pour les essais.
Avec ce livre, Denis Podalydès se livre à une sorte de récit autobiographique, scandé par des descriptions de voix : la voix de Jean Vilar, la voix de Richard Fontana, la voix de maman, la voix de mes frères… Denis Podalydès se plait à faire entendre d’autres voix dans la sienne.
Emboîtement de voix, échos des unes vers les autres, ce livre, en même temps qu’il parcourt l’enfance de l’acteur, puis sa jeunesse, traverse les territoires du théâtre. Il nous restitue une mémoire vocale du théâtre, Michel Bouquet, Jean-Pierre Miquel, Gérard Philippe, Antoine Vitez. A la fois long poème sur le théâtre, essais sur la voix, autoportrait, ce livre original est celui d’un acteur, dont le plus grand plaisir est encore de se trouver enfermé dans un studio d’enregistrement. Un acteur, ô combien, radiophonique, ayant baigné dans la voix des autres avant de baigner dans la sienne. « Est-il pour moi lieu plus épargné, abri plus sûr, retraite plus paisible qu’un studio d’enregistrement ? Enfermé de toutes parts, « encapitonné », assis devant le seul micro, à voix haute – sans effort de projection, dans le medium – deux ou trois heures durant, je lis les pages d’un livre. Le monde est le livre. Les vivants que je côtoie, les morts que je pleure, le temps qui passe, l’époque dont je suis le contemporain, l’histoire qui se déroule, l’air que je respire, sont ceux du livre », écrit-il au commencement de Voix off.
Le lundi 9 mars, sur le plateau de la grande salle de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Denis Podalydès proposait une lecture de fragments de Voix off. Cette lecture débutait avec des extraits des voix de Jean Vilar, Gérard Philippe, Jean-Louis Barrault, Charles Denner, Antoine Vitez, Michel Bouquet, Gerard Desarthe, Marcel Bozonnet,Richard Fontana, Ludmilla Mikaël, Eric Elmosnino, Jean-Luc Boutté. Elle s’est terminée avec la voix, puissante, unique et royale, de Christine Fersen, doyenne de la Comédie-Française, disparue en 2008. Et c’est par un hommage bouleversant à Christine Fersen - un texte inédit de Denis Podalydès - que cette soirée entièrement dédiée au théâtre s’est refermée.


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16 juin 2009

Gérard Genette | France Culture, Les mardis littéraires, 16 juin 2009


Photo © RF/F. Coupry

À propos de Codicille, éditions du Seuil. Avec : Gérard Genette, Thomas Clerc, écrivain et critique littéraire, Alain Nicolas, responsable des pages Livres de L’Humanité.

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21 mai 2009

Entretien avec Guy Maddin | Les Fiches du cinéma

Les Fiches du cinéma. Propos recueillis par Michael Ghennam &Roland Hélié, le 4 septembre 2008 (traduits par M. Ghennam).

Commençons par les présentations : qui est Guy Maddin ? Comment est-il devenu cinéaste ?

Guy Maddin : Je n’en ai aucune idée ! Ce n’était pas prévu. Je dois dire que je n’ai jamais rien prévu dans ma vie... J’étudiais l’économie et les mathématiques et pensais travailler dans une banque. Je m’imaginais déjà en pleurs dans le coffre-fort de la banque parce cela ne me convenait pas... Alors j’ai tout arrêté et j’ai adopté ce mode de vie qu’on associe couramment aux adolescents : traîner avec ses amis à la fac, resquiller dans les cinémas... Et puis je me suis dit que j’aimerais faire la même chose : faire des films semblait être une bonne manière de rencontrer des gens ! Certains organisent des dîners, moi ce sont des films ! Je travaille toujours avec la même motivation : il s’agit de créer quelque chose en s’amusant. Avec mes longs métrages, je suppose m’être exprimé à travers eux, avoir déballé ce que j’avais sur le cœur. J’ai toujours été torturé par une douloureuse nostalgie, liée aux occasions manquées. Occasions manquées d’aimer quelqu’un correctement, de dire à certaines personnes qui sont mortes aujourd’hui que je les aimais... D’une certaine manière, je peux leur dire toutes ces choses en réalisant de grands mélodrames.



Vos films semblent nourris d’une grande part autobiographique, l’enfance y occuper une place prépondérante. Quelles relations entretenez-vous avec votre enfance, et plus généralement avec votre passé, vers lequel votre cinéma semble tourné ?

G. M. : Je pense que celui qui songe à son passé ou à ses plus anciens souvenirs devient un poète. Dans vos premières années, vous êtes jeune et ne comprenez pas le monde dans lequel vous évoluez. Cependant, vous commencez à établir des théories sur ce monde. Des théories qui se révèlent fausses, mais qui procurent un sentiment de confusion enivrant. On finit par mélanger cause et effet : par exemple, vous croyez que le printemps arrive parce que votre mère étend son linge dehors. J’aime ces petites associations étranges, cette façon que les enfants ont de voir les choses, d’en déduire que l’une sera une cause et l’autre, un effet. Enfant, on est un peu perdu, tous nos sens sont confus : c’est un peu comme si les couleurs avaient des odeurs, et les bruits une texture. Pour moi, quand vous parvenez à vous rappeler vos premiers souvenirs, les plus étranges, vous devenez un poète. Il est donc très important que je reste lié à mon enfance, car je fais du cinéma à la manière d’un enfant qui dessine : rapidement, avec honnêteté et sans règles ni limitations. Je n’essaie pas de me rappeler mes histoires d’enfance, mais simplement des sentiments et des sensations qu’elles ont provoquées.

(…)

Vous attachez une grande attention au travail de son et de bruitage. Pourquoi sont-ils tellement mis en valeur ?
G. M. : Il s’agit de sons primaires, de la même manière qu’on parle de formes primaires à propos de dessins d’enfants. Par exemple, on retient la forme ronde d’une balle davantage que sa matière. J’ai donc essayé de concevoir la bande-son du film en m’inspirant des écrivains qui, à l’aide de quelques détails, parviennent à faire exister une pièce. Plutôt que saturer la bande-son de tous ces sons que l’œil peut saisir - un personnage décroisant les jambes, ou posant un verre sur une table - et qui sont donc superflus, j’ai essayé de ne conserver que les sons les plus importants, pour mieux les mettre en évidence. Peut-être sont-ils de nature à impressionner les enfants, à trotter dans leur tête bien après la fin du film. Je me souviens qu’étant enfant, je me suis retrouvé isolé sur un bateau à la dérive. Je ne me souviens plus comment j’ai été secouru, seulement d’être rentré à la maison. Mais je n’ai pas oublié les sons et odeurs qui m’environnaient : le bruit du moteur et des vagues, l’odeur de l’essence, le bateau qui tanguait. Si je devais filmer cette scène, je me contenterais de ces bruits, et devrais bien sûr me passer des odeurs ! J’aimerais créer un système, le faire breveter sous le nom de "Select’O’Sound" : il ne sélectionnerait que 2 ou 3 sons qui feraient exister la scène.



Quel rapport particulier entretenez-vous avec les musiques populaires (vous avez tourné un clip pour le groupe Sparklehorse) ? Quelle importance, sur le plan personnel, occupe la musique pour vous ?
G. M. : De toutes les formes d’expression artistique, je pense que la musique est celle qui touche le plus directement le cœur des gens. Vous pouvez écouter une chanson pop, elle vous rendra heureux ou triste, elle se gravera dans votre esprit et, des décennies plus tard, quand vous l’entendrez de nouveau, vous pourrez recréer le souvenir adossé à cette chanson. J’ai toujours rêvé de réaliser des films qui fonctionneraient comme la musique, c’est-à-dire réussir à emprunter ces “raccourcis vers le cœur” qui provoquent instantanément l’émotion. J’ai essayé de trouver de bonnes histoires, d’y appliquer une logique musicale, puis d’y ajouter de la musique qui, pour moi, emprunte ces raccourcis. En ce qui concerne Sparklehorse, je les adore parce qu’à mes yeux leur musique ressemble à des films. Les paysages musicaux qu’ils ont élaborés m’évoquent des scènes habitées d’ombres... Je me souviens de la chanson dont j’ai tourné le clip, It’s a Wonderful Life. Le groupe s’était inspiré d’une nouvelle de Villiers de L’Isle-Adam, sur des vendeuses de fleurs dont les amis volaient des fleurs dans les cimetières. Elles vendaient les fleurs à des Parisiens, le brouillard arrivait et les filles, peut-être des prostituées, avaient l’air de cadavres. À elle seule, la musique suggère une lente métamorphose et une mélancolie qui s’épanouissait comme une fleur... Pour moi, cette chanson était un film à part entière dès le début. Les musiques que je préfère sont très souvent “cinématographiques” à mes oreilles ! J’ai découvert un excellent label, "Symposium Records", accessible sur Internet, qui propose les premiers enregistrements de musique classique. Comme les sources sont anciennes, la musique devient curieuse - un trésor que les frères Quay pourraient collecter - avec sa texture propre et des craquements impossibles à “nettoyer”. Ce sont des petits films chargés d’autant d’histoire que des contes de fées. Mais j’aime aussi écouter les grands compositeurs de bandes originales : Bernard Herrmann, Franz Waxman, Maurice Joubert, compositeur de Jean Vigo parfaitement en phase avec le réalisateur...

(…)

Dans la presse, il est souvent fait mention de l’intérêt que vous portez au cinéma muet. Vous reconnaissez-vous dans ce qui en est dit ?
G. M. : Je n’ai pas d’obsession pour les films muets. Je pense simplement qu’un réalisateur doit avoir à sa disposition le plus d’options possibles. De la même façon qu’un peintre peut utiliser n’importe quelle couleur, voire se passer de peinture, un sculpteur choisir son matériau, un réalisateur peut disposer du silence, des voix, du son synchronisé ou non, de la couleur ou du noir & blanc, de la 3D ou du Scope... Il ne doit pas y avoir de règles, il faut pouvoir faire des mélanges, du moment que c’est au service d’une vision. Il y a des choses que les films muets font mieux que les films parlants et, dans la hâte qui a poussé à l’abandonner, un potentiel énorme a été négligé. Je fais mon choix dans ce vocabulaire tombé en désuétude, j’essaie d’en tirer les meilleurs éléments, de les exploiter. Il ne s’agit pas seulement du cinéma muet, puisque mes films, souvent, sont dialogués. Il s’agit avant tout d’une volonté d’utiliser les vocabulaires filmiques d’époques révolues, et de rappeler aux spectateurs l’existence du muet. Je dois dire également que j’adore les interprétations stylisées propres au cinéma muet. Aujourd’hui, le public pense que l’interprétation des films contemporains est réaliste. Mais elle est tout aussi stylisée que celle des chanteurs d’opéra... Dans 20 ans, on trouvera que le travail des acteurs de 2008 était très stylisé. Dans mes films, les gens retiennent mon utilisation de ce vocabulaire du muet dans le travail de direction des acteurs pour en déduire que c’est un cinéma qui m’obsède. À mes yeux, il faut simplement profiter du style d’interprétation de toutes les époques pour enrichir le film.

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Isabella Rossellini semble prendre une importance grandissante dans votre travail. Est-elle devenue votre “actrice fétiche” ? De manière plus générale, aimez-vous travailler avec les acteurs ?
G. M. : C’est vrai, j’aime travailler avec les acteurs mais elle est unique. À part. Elle donne l’impression de vivre dans deux époques différentes. Quand je regarde à travers une caméra, elle devient, en noir & blanc, Ingrid Bergman dans Les Enchaînés ! Voici quelques années, un éditeur s’apprêtait à engager un nègre pour écrire sa biographie. Elle a rédigé une série de notes... et l’éditeur a découvert qu’elle avait son propre style. Elle peut être une petite fille, un mannequin très sophistiqué, une diva... Son jeu peut être empli de nostalgie, mélancolique, voire... totalement argotique et pornographique ! De surcroît, elle peut être tout cela à la fois, en une seule phrase ! Elle est l’incarnation de tout ce que j’admire chez mes réalisateurs préférés, comme Ernst Lubitsch ou Preston Sturges. Elle a cette capacité, rare, de pouvoir combiner des sentiments contradictoires, comme seuls les grands maîtres savent le faire. Elle essaie aussi de briser cette image lisse de star glamour qui est la sienne, qui la poursuit depuis des années, en cherchant toujours à s’investir dans des projets en marge, où elle peut s’exprimer pleinement. Ajouter qu’elle est superbe et qu’elle règne au panthéon du cinéma par ses parents, et par ses choix : elle a joué dans Blue Velvet, un film tellement important ! On se connaît bien tous les deux, on a vite découvert que lorsqu’il est question de cinéma, on est sur la même longueur d’ondes (elle adore les films de Lon Chaney, tout comme moi). Elle est un peu ma Marlene Dietrich ! Maintenant, il faut que je sois un peu plus comme Josef von Sternberg...

(…)

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